En 1970

En mille neuf cent soixante-dix, je traversais souvent Val-d’Or pour rentrer chez moi, à Noranda. Un jour, un autobus scolaire m’a accroché dans un virage en me doublant malgré la double ligne jaune et ma Volkswagen s’est retrouvée dans le fossé. Dans le virage, je roulais à 60 ou 65 miles à l’heure. Sorti de là, en colère, j’ai suivi l’autobus scolaire qui me distançait puis je suis allé déposer une plainte au bureau local de la Sûreté du Québec. Le préposé à l’accueil a rempli devant moi une page de son registre, tout en m’affirmant que les bus scolaires étaient « barrés » à 55 miles à l’heure. Le policier ne suivit pas mon conseil d’aller vérifier la « barrure » sur les moteurs des autobus.

Une quinzaine de jours plus tard, je retournai au poste de la SQ pour obtenir une copie du rapport… Mais je n’avais jamais fait de plainte, personne ne se souvenait de rien. Sceptique et naïf, je demandais à voir le registre que le policier de garde feuilleta devant moi pour me montrer qu’aucune plainte n’avait été déposée. 45 ans après, l’image est toujours présente.

On ne voit cela que dans les livres et encore faut-il situer l’intrigue dans d’autres pays, mais nous étions en 1970. En 2015, grâce à l’intelligence et le courage des journalistes d’enquête, nous apprenons que des pratiques infiniment plus graves ont cours au Québec et dans d’autres provinces, des viols, des violences, des humiliations, des sévices commis par des officiers de nos gouvernements, des représentants de notre justice jusque là impunis.

La deuxième histoire est celle de petites souris qui se sont introduites dans l’avion de Duplessis. Val-d’Or, 7 heures ou 8 heures, nous attendons l’avion du ministre qui doit venir nous prendre. Avec courtoisie, le bon politique a accepté de faire escale à Val d’Or pour nous embarquer pour une tournée dans le nord. Le personnel de l’aéroport, le directeur ne peuvent imaginer que l’avion du gouvernement va atterrir ici, surtout sans qu’ils en soient avertis. L’avion arrive, nous montons. À bord, il y a le ministre et son entourage et les journalistes armés de cannes à pêche. À peine arrivés à la hauteur légale, ils réclament aussitôt l’alcool. Ils n’ont pas l’air de travailler et nous ne les reverrons pas de la tournée ministérielle ni à la baie de James, sauf pour le repas, puis dans l’avion de retour.

Un jeune Inuit alpague le ministre et lui demande où est passé l’argent qui devait arriver dans les organismes communautaires.

Un fonctionnaire résident nous fait faire le tour du Poste de la Baleine. Il semble faire un temps au purgatoire suite à une gaffe sérieuse dans le sud. À ses yeux (il nous montre des bidons entassés, des déchets, des tentes, des maisons), les Autochtones sont responsables de tout, y compris de la disparition des baleines. Il parlait d’eux comme aujourd’hui on n’ose plus parler des chômeurs ou des sans-abris.

Nous nous sommes demandé, dans l’avion de retour, comment nous pouvions ignorer une telle richesse, comment nous avons pu détruire ces gens dont on dirait aujourd’hui que l’empreinte écologique contribue à faire baisser celle du pays, dont les valeurs spirituelles devraient nous inspirer.

Pourtant, ils ne font plus vraiment partie de ce pays qui était le leur. Pénalisés parce qu’ils habitent « loin », ils paient tout très cher, n’ont pas accès aux services auxquels ils ont droit. Ils doivent aussi cautériser les plaies de la colonisation et ils le font avec une discrétion et une dignité de réfugiés.

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