Transat : si on ne sait même pas faire…

Demain, on recommencera à voler au Québec. Nous irons en vacances dans le sud, en Europe, nous voudrons découvrir de nouvelles destinations et voudrons que nos voyages soient encore plus agréables qu’ils ne l’étaient hier.

Mais voilà, notre transporteur national, Transat, risque sa peau dans la pandémie. Sa comptabilité de banque suisse lui a permis de traverser le 11 septembre et de laisser sur le côté bien des « fly -by-night ». Plusieurs se demandaient si son « acquéreur », Air Canada, pédalait en coulisse pour éviter de payer les 18 $ promis aux actionnaires ou s’il attendait de ramasser pour rien le marché québécois qu’il n’a d’ailleurs jamais bien compris? Qui a connu Air Canada ou « Rouge » a pu constater la différence avec Transat.

Dans ce monde de demain, il restera encore beaucoup du monde d’hier. Il y aura peut-être quelques changements, mais « l’économie d’après » ne sera pas différente de l’économie de janvier 2020. Peut-être pourrions-nous hésiter à investir dans le pétrole ou des entreprises que les consommateurs ont déjà quitté, mais dans le cas qui nous occupe, Transat, le choix est clair, il faut conserver cette entreprise et l’aider. Mais, les gouvernements n’ont pas bougé.

Le savoir-faire de Transat est intact, l’entreprise est reconnue et célébrée. Le personnel est compétent et fidèle. Le matériel, une flotte renouvelée récemment, est impeccablement entretenu, la direction est toujours au poste, son plan d’affaires est parfait. Il ne manque que le temps et de l’argent pour traverser le temps. Notre gouvernement a financé le Cirque de Soleil, pense à un projet gazier, et c’est maintenant le REM qui menace d’abandonner la gare de l’aéroport s’il ne reçoit pas d’aide. Or, s’il existe une entreprise qui est à la fois nécessaire, fonctionnelle et rentable, c’est bien Transat et c’est bien Transat que l’on doit aider.

Ne nous leurrons pas, Air Canada et quelques autres lorgnent de notre côté pour s’emparer du marché de bons voyageurs que nous sommes, de nos destinations juteuses et faciles en délaissant celles qui le seraient un peu moins. Nous venons de connaître un tel épisode avec Air Canada sur les destinations provinciales. C’est un classique dans l’histoire québécoise de l’entreprise, une tendance vers un retour aux années 50 pour le service et le respect. Si Transat disparaît, il ne restera rien au Québec. Quelques routes d’Air Canada, certaines passant par Toronto et quelques diamants de Transat.

Tous les pays n’ont pas de transporteur aérien, mais ceux qui en ont maîtrisent une partie stratégique de leurs activités commerciales et touristiques. Les compagnies d’aviation servent de support à leur commerce international et sont en même temps la clé de leur développement aéroportuaire. Air Canada a délaissé l’aéroport Trudeau depuis des années après avoir trucidé Mirabel, même si son « siège » est à Montréal. On connait la technique, le siège est ici, mais les décisions et tout le reste est ailleurs, Toronto, Houston ou Pékin.

Alors, pourquoi ce silence des gouvernements, particulièrement du nôtre, à Québec ? Croit-il que le « marché » va faire sortir de son chapeau une concurrence meilleure, ou que, demain, on volera en électrique ou qu’on ne volera plus du tout ? Ce n’est pas sérieux. Il y a des solutions et des acteurs capables de les mettre en place, à commencer par l’entreprise elle-même, Transat. Cela entre dans les attributions de la Caisse de Dépôt et, pourquoi pas, d’un nouveau RÉA populaire pour une partie du financement et encore, comme l’affirmait le ministre M. Fitzgibbon en 2019, du « gouvernement Legault [qui] avait mis sur pied un fonds d’un milliard pour protéger les sièges sociaux ». Du même coup, on protégerait aussi une entreprise, un aéroport et un marché.

Triste conclusion : comme le soulignait Michel Nadeau, «Il y a des pressions énormes des cadres qui veulent passer à la caisse, qui sont au bout du rouleau, qui ne savent plus quoi faire pour faire augmenter les profits. Ce qu’on fait, c’est qu’on vend l’entreprise».

C’est une fin triste, pas glorieuse et qui va à l’encontre de ce qui se fait dans les autres pays. À part des effondrements comme Enron ou Lehman Brothers, les entreprises « au bout du rouleau » sont toujours reprises par une nouvelle équipe qui leur donne un nouvel avenir. SI Norwegian, Air Canada, Sunwings ou WestJet volent sur les destinations des Québécois, c’est parce qu’il existe des possibilités inexplorées par Transat. On peut parler d’une compagnie et de dirigeants fatigués, mais certainement pas d’une entreprise incapable de générer des profits (Air Canada n’aurait pas offert 18 $).

Mais, en fin de compte, qu’est-ce que Transat donne à son prédateur ? Ses clients, son savoir-faire, des actifs intangibles, un « droit d’entrée » dans les marchés québécois et étrangers, ses destinations, ses accords avec les hôtels, mais aussi ses économies, sa flotte et tout cela vaut évidemment beaucoup plus que 5 dollars par action. C’est le B.A. BA de l’évaluation des entreprises dont ni Air Canada ni Transat n’ont voulu tenir compte. Vulgairement, si vous achetez le dépanneur du coin en confinement, vous payez un peu plus que la valeur du tabac et du chiffre d’affaires des dernières semaines !

Plusieurs entreprises se vendent en bourse des centaines ou des milliers de fois leur bénéfice par action (TJX la maison-mère de Winners, Tesla) et certaines connaissent des sommets alors qu’elles font des pertes…provisoirement.

Le prix que va payer Air Canada, ce n’est n’est pas la valeur de Transat, c’est la valeur de notre entrepreneuriat, de notre piètre opiniâtreté collective, la valeur que nous accordons à notre indépendance, à notre liberté et à notre avenir. Finalement, nous ne valons probablement pas plus que cela.

A propos alaincognard

Économie, Droit, Sociologie, Lapassade, Socianalyse, Égalité, Démocratie, photographie, dans n'importe quel ordre ou désordre.
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2 commentaires pour Transat : si on ne sait même pas faire…

  1. Christiane Cadieux dit :

    …que sera notre demain…

    Le temps s’ouvre sous un nouveau paradigme, devra faire place à un autre monde un monde plus créatif, je l’espère et le souhaite…

    …jamais plus pareil…

    Envoyé de mon iPhone

    >

    • alaincognard dit :

      Ton optimisme m’éclaire, Je crois bien que quelque chose va changer, mais il se pourrait qu’avant tout le monde se rue sur les dernières beautés de l’ancien monde, malbouffe, flaubage de pétrole, avions de chasse et sacs de plastique clandestins. Il y a déjà la Nouvelle-Zélande, le Vietnam, le nord de l’Europe qui ont mis un peu de poésie dans leurs projets.

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