Un tortillard intellectuel

Dans un article paru dans la section « Débats », le 27 novembre dernier, intitulé : « Une mobilité libératrice », deux professeurs à l’ENAP, Pierre Simard et Jean-Luc Migué, font l’apologie du « droit de s’installer partout au Canada », ce que l’on appelle, dans les pays modernes, la libre circulation des personnes et des biens.

Les deux professeurs sont vraiment étonnés qu’un tel droit existe au Canada. Pour eux, il s’agit d’un privilège qui permet aux Québécois, en particulier, « sans visa, sans carte verte », de quitter la belle province quand leur gouvernement élu avec seulement un tiers des voix, menace d’ériger des barrières linguistiques ou fiscales.

Pour eux, le citoyen canadien est une sorte de quidam qui peut choisir dans son pays le « panier de biens publics » qui lui convient le mieux. Misère, unilinguisme, universités pour riches, pollution, transport public, armes à feu, tout cela peut être merveilleusement modulé par les choix fiscaux de chaque province.

Pour nous, l’idée même d’enseigner de telles inepties à l’ENAP constitue un nivellement par le bas qui ne devrait pas figurer dans le panier des Québécois….

Le texte qui suit est ma réponse à ces deux incroyables formateurs de notre future élite politique.

Qu’en est-il de cette merveilleuse mobilité ? Eh bien elle n’existe tout simplement pas. Bien sûr, un employé de bureau peut s’installer en Colombie britannique et même n’importe qui peut incorporer une société dans une autre province que la sienne. Mais si cette personne est québécoise, c’est elle qui devra subir les conséquences d’une barrière linguistique. Si elle s’imagine qu’elle vit dans un pays bilingue, elle découvrira vite que ce n’est pas le cas. Tout se fera en anglais, y compris ses relations avec l’administration « bilingue » anglophone omniprésente en dehors de la belle province.

Si c’est un avocat ou un médecin, il ou elle devra vérifier si des ententes existent pour une pratique temporaire ou permanente dans une autre province. Si c’est une personne qui travaille dans le milieu de la construction, même combat.

En fait, comme le soulignait Benoit Brouillette, professeur émérite aux HEC, en parodiant Gilles Vigneault, notre pays, ce n’est pas un pays, c’est une succession de provinces qui ont du mal à communiquer entre elles. Un tortillard avec un toit panoramique et une petite route dont chaque portion est sous la responsabilité de sa province constituent le canevas du pays…..

Si l’on se tourne vers l’Europe, la première constatation est que n’importe quel citoyen, professionnel ou simple quidam peut, dans son pays, exercer n’importe quelle profession on métier sans même demander une approbation. Un médecin de Lille pourra travailler à Marseille ou à Strasbourg.

Depuis plusieurs années, il pourra aussi travailler en Espagne, en France, en Italie, à condition, bien sûr, qu’il ouvre la barrière linguistique à laquelle chaque pays européen tient comme à la prunelle de ses yeux, évidemment. En d’autres termes, la mobilité, ce symbole du fédéralisme canadien, est bien plus libératrice à l’échelle du continent européen qu’elle ne l’est dans le seul pays du Canada.

Mais il y a une autre dimension, que les professeurs semblent avoir oubliée, c’est la dimension démocratique. Pourquoi les médecins français n’émigrent-ils pas tous au Portugal, au soleil, en Belgique ou en Allemagne ? Sans doute parce que l’argent et les impôts ne sont pas les premiers critères qui dirigent leur vie. Ils ne veulent pas nécessairement choisir le meilleur « panier de biens publics », d’autant plus que les paniers européens tendent à s’équivaloir, ce qui est l’un des buts et l’une des recettes du succès de l’Europe.

Ce qui ne veut pas dire que chaque pays va devenir une copie des autres, mais ses différences seront culturelles et surtout basées sur des moyens particuliers de réaliser des progrès. Ainsi, chaque pays pourra réaliser des expériences en matière d’emploi, de rattrapage scolaire, d’égalité en enchérissant sur les pratiques des autres, jamais en régressant. La séparation de la Catalogne, tout comme celle du Québec se fonde sur ce principe, très européen également, puisque cette dernière veut faire inscrire dans les droits nationaux tous les progrès constatés.

Impossible donc de voir, dans le « brûlot » des deux professeurs autre chose qu’une ode au fédéralisme aveugle. Et c’est cela qui déprime le Québec : le Canada est aujourd’hui plus que jamais ce que Madame Thatcher avait songé : « there is no such thing as society ». Il n’y a pas de société.

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