Le niqab, banal ou bâillon ?

Identifier une femme qui porte la burka n’est pas un problème. Un officier peut l’identifier à tout moment. Ce n’est pas non plus une question « d’habit ». Ce qui me dérange, c’est d’abord d’être confronté brutalement à une oppression masculine très forte, puis voir un principe « religieux » et surtout masculiniste piétiner des siècles de combats des femmes pour l’égalité. C’est cette régression, ce déni de progrès, cette soumission à des coutumes d’un lointain passé très fortement réinjectées dans le présent par des communautés de citoyens, qui pose problème. Je ne sais pas vous, mais quand j’entends une chanson de Bertrand Cantat, je ne danse plus. Le niqab, la burka évoquent aussi un univers dans lequel les femmes sont bafouées. Mariages forcés, interdits, crimes « d’honneur » forment, dans le cadre d’États religieux, un continuum qui ne permet pas de croire que ces voiles représentent seulement une communion avec un Dieu ainsi qu’on nous le présente.

Dire que le port du niqab n’est pas un inconvénient important pour l’ensemble des citoyens n’est pas vrai et ne peut pas servir d’argument juridique pour aller à l’encontre du principe d’égalité. C’est une pratique bien plus qu’un symbole et encore plus significative que les tavernes d’autrefois réservées aux hommes. Je comprends bien que des femmes veuillent le porter, que le niqab ou la burqa leur permette d’assumer leur corps pour elle seule, mais c’est précisément le problème : la liberté, c’est le corps public, ouvert, l’affirmation, pas le retrait lorsqu’il est guidé par un état de fait masculin. Sans le regard des hommes, il est peu probable que ces voiles existeraient encore.

Les droits des citoyennes et des citoyens exprimés dans les constitutions modernes et tels qu’ils sont perçus par le plus grand nombre ne peuvent être atteints, atténués, modifiés par l’exercice du droit de pratiquer une religion. Si cela constitue une hiérarchisation des droits, eh bien, hiérarchisons ! [1] L’égalité est la base des sociétés occidentales, même si elles sont imparfaites par ailleurs et ces voiles ne constituent pas un rempart contre ces imperfections. 

Avant d’être associés à une religion, une orientation sexuelle, une couleur de peau, nous sommes d’abord des humains, femmes ou hommes. Cette existence et les libertés qui y sont rattachées sont très largement au-dessus de toutes les autres considérations. Les constitutions protègent contre la discrimination, garantissent l’exercice d’une religion ou d’une orientation sexuelle, mais en aucun cas ces dernières ne peuvent modifier le statut de femme ou d’homme libre et c’est d’ailleurs ce statut qui permet et justifie les garanties accordées par ces constitutions.

Franz Fanon disait que les femmes algériennes se sentaient pratiquement dénudées quand elles quittaient le voile. Ce « dévoilement » était imposé par les colons dans un pays qui n’était pas le leur. Mais depuis Fanon, le temps est passé. Difficile de dire que les Français ou les Québécois sont des colons lorsqu’ils habitent dans leur géographie d’origine et difficile aussi de ne pas savoir que, dans plusieurs pays, maintes générations de femmes dévoilées sont passées avant de se revoiler après l’arrivée de dictateurs religieux. Les générations actuelles, dans bien des cas, sont des femmes nouvellement voilées, formées ou parfois réformées par des gouvernements religieux comme c’est le cas en Iran et par des prescriptions d’ordre religieux comme c’est aussi le cas au Québec.

Dans le monde, d’autres cultures, d’autres religions imposent des traditions inacceptables. Au Royaume-Uni, les autorités se penchent de temps en temps sur des cas dramatiques : un chirurgien qui « recoud » les lèvres d’une femme qui vient de subir une opération. Il dira, pour se défendre, avoir remis la patiente « dans l’état où il a l’a reçue », ou « refuser » de lui causer un problème lorsqu’elle revient au sein de sa famille. Parfois illégale, parfois cas limite lorsque l’opération ne demandait pas qu’il « découse » la patiente, la pratique risque de passer inaperçue dans des milieux ou des villes où domine une culture qui se déclare adverse ou plus pure. Il faut alors toute la diplomatie, l’aide et toute la rigueur des lois pour y remédier.

Au Québec, comme en France, les intérêts financiers et religieux se sont conjugués au point où les pratiques d’abattage barbares sont revenues en force, des abattoirs ayant une certaine propension économique à suivre les prescriptions musulmanes et juives pour saigner tous les animaux de la même manière. Jadis, ces pratiques pouvaient correspondre à une tradition sanitaire comme la récolte de sang frais, qui, chez les Masaï par exemple, pourrait être une sorte de prescription médicale mais aujourd’hui, dans nos pays, elles n’ont plus aucun lien avec cette nécessité ancienne traduite dans un concept religieux. Elles ont perdu tout leur sens et ne sont plus que barbares. Le rapport que nous avons, tous, avec les animaux doit aussi changer, progresser, comme avec le reste de la nature.

Comment alors ne pas voir dans l’univers religieux qui renaît en Occident une forme d’entrisme qui vise à vivre ici à la manière de citoyens de certains États (Dubaï), dans le meilleur des deux mondes, l’apparence de la vertu et la brutalité de la domination ? Le pape lui-même s’est éloigné des catholiques les plus traditionnels pour tenter de rapprocher la religion de cette spiritualité à laquelle nous nous référons aujourd’hui et réviser des pratiques traditionnelles injustes. Nous n’avons pas attendu l’Église catholique pour abolir la peine de mort ou autoriser l’avortement… La laïcité n’est pas arrivée par hasard mais parce qu’elle était un préalable au progrès social.

Opposants au niqab, nous avons du mal à refuser à une citoyenne le droit de s’habiller comme elle le veut mais en même temps à l’accepter comme une citoyenne forcément soumise à la réalité sociale de ses origines malgré qu’elle en soit sortie : ici, c’est aux hommes de maitriser leur regard et leur geste ou au moins d’apprendre à le faire. Ce qui constitue pour le pays d’accueil un progrès, l’égalité, doit s’imposer comme les autres mesures sociales, de l’école obligatoire, à la solidarité, à la justice. Que nous ne sachions pas vraiment comment procéder pour garantir les libertés acquises face à cet entrisme qui joue avec des règles imparfaites ne change rien aux principes auxquels nous croyons. Nous aussi avons dû nous imposer des règles strictes, contraignantes, abandonner des privilèges d’hommes, de citoyens, pour créer une société égalitaire.

[1] Voir Alain Cognard, Un petit pas pour la femme, un grand pas pour l’égalité, Michel Brûlé 2009

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