Art ou appropriation ?

De l’appropriation politique à l’appropriation culturelle :

Quand la lettre de l’auteur et metteur en scène Robert Lepage est enfin sortie, le 28 décembre, l’écart entre la réalité et la représentation de la réalité par les artistes s’est imposé avec la même force que l’écart entre les élites politiques et ceux qu’ils représentent. À peine quelques semaines après les Gilets jaunes de France ou l’incroyable budget alimentaire du chef du Québec à 75 $ par semaine, nous voici replongés dans une ambiance prérévolutionnaire.

On parle ici de représentation. Et comme dans toute représentation, parfois les artistes, tout comme les politiques, sont en avance sur le réel qu’ils décodent, qu’ils anticipent, ou bien ils sont largués, dépassés par l’humanité dont ils s’inspirent pour remplir les salles. Ce que l’on appelle l’appropriation  est bien un détournement de la culture ou de la politique à des fins autres que l’intérêt de ceux que l’on prétend représenter.

Il n’y a pas de parole politique, disait Christiane Taubira, pour décrire la misère, ou les problèmes de l’environnement. La parole théâtrale, artistique est tout aussi rare dans notre culture dorée. Ce qui se joue dans les théâtres se réduit trop souvent à une chanson, à quelques images, à des symboles édulcorés d’un monde qui a perdu une dimension, même sur une scène.

Si l’appropriation culturelle semble aujourd’hui si évidente, c’est justement parce qu’elle n’est qu’un accessoire, un argument publicitaire, parce qu’elle détourne la réalité avec les habits de la vérité. Elle se contente de clichés, de décors. Elle est facile, vendable. Si le droit de s’exprimer est inconditionnel, on attend un véritable engagement, une sensibilité, une profondeur, un respect et peut-être une reconnaissance concrète de cette diversité « qui fait notre richesse ». Mais quand ceux que l’on a représentés montent aux grilles du palais, des artistes ou des journalistes appellent aux grandes valeurs qui ont, paraît-il, forgé leur identité voire une identité terrienne. C’est peut-être parce qu’ils volent un peu trop haut et ne travaillent pas assez en profondeur, sauf peut-être sur une apparence de compassion. En politique comme en culture, on parle même d’arrogance.

Les artistes ont invoqué la liberté d’expression. Ils se sont fait répondre que personne ne voulait les en priver, mais qu’il était temps qu’elle s’applique à tous et avec plus de rigueur. Rien d’étonnant alors, que la parole des représentés se confronte à celle, plus convenue, des artistes confirmés et des politiques.

Si l’on parle autant aujourd’hui de dictature des minorités, de cette montée aux créneaux des femmes, des Afros-descendants, des pauvres, des oubliés, c’est sans doute qu’il faut maintenant »augmenter » la réalité que nous voyons, refonder cet universalisme, cette démocratie, officielle et convenue, que nous utilisons comme des œillères ou un château fort.

Mais laisser porter ce poids par les artistes est trop facile. Si la machine culturelle applique des recettes, c’est surtout parce que nous, public complaisant, lui en faisons tacitement la demande. Nous n’agissons pas différemment en politique, il faut qu’elle soit confortable, comme le théâtre ou le cinéma. L’appropriation culturelle est une forme d’appropriation politique.

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