Péril en la demeure

Parfois, on appelle les services de sécurité « l’intelligence ». Au Port de Montréal, cette faculté manque cruellement. Le Devoir[1] a évoqué des manques sérieux à la sécurité réelle dans le port : scanneur en panne, abandon de l’inspection des conteneurs vides, une conception de leur mission obscure et inacceptable.

Comme, apparemment la « sécurité » du Port de Montréal ne sait pas vraiment comment l’assurer, elle se rabat sur des procédures qui visent n’importe quoi qui peut occuper un agent flânant au volant d’un véhicule super informatisé qui ne sert pas à grand-chose.

Au cours d’une balade à bicyclette avec ma conjointe nous sommes entrés dans ce que le gardien appellera une zone interdite sans d’ailleurs qu’aucune barrière physique empêche quiconque d’y entrer. Nous avons roulé jusqu’au pont Jacques-Cartier. J’ai pris 5 ou 6 photos, dont une ou deux d’un bateau rouillé. Il n’y avait là que deux ouvriers en train d’empiler du bois. À part la Corée du Nord, aucun autre pays n’aurait vu dans cette intrusion autre chose que de la curiosité de promeneurs.

Mais la loi étant la loi, du moins quand elle n’est pas trop compliquée à appliquer, le gardien flânant au volant de son véhicule a « procédé à mon arrestation ». En fait il a tenu à vérifier mon identité et à confisquer mon film. On me le rendrait développé. Espionnage, Corée du Nord, nous y sommes. Ailleurs, rappelez-vous, les scanneurs sont en panne et les contrôles sérieux sont refilés à Ottawa. Certains aspects de la sécurité fonctionnent de là avec une télécommande, une Jerrold en québécois. Dans le Port, la sécurité se concentre sur les vraies affaires, c’est-à-dire sur nous deux. Je parle chinois à des gens qui se prennent pour des agents de la CIA qui ont arrêté un fils de Poutin.

Pour comprendre l’enjeu stratégique défendu par nos matons, il faut savoir que durant l’été 2016, j’avais été invité, avec quelques centaines de personnes, à un grand tour du port en bateau, organisé par les mêmes autorités portuaires. À cette occasion j’avais pu photographier toutes les installations, le pont, les bateaux et les grues, bref, le même marétiel top secret du Port de Montréal, tout comme tous les invités qui ont mitraillé la moindre mouette durant plus d’une heure.

Comme cela semble devenir une habitude de quelques services de police, le service qui a récupéré mon film a menti en me disant qu’ils allaient le développer et me rendre les photos qui ne poseraient pas de problème… de sécurité toujours. En bon québécois, Ayeoye. J’ai émis des doutes quant à leur capacité de développer un Technical Pan de Kodak, mais peu importe, leur intention était certainement de le détruire.

Nous aurions pu nous échapper, ne pas donner le film, mais l’occasion était trop belle de comprendre pourquoi nous sommes un peuple de satisfaits. Toujours indépendantiste, convaincu de la nécessité de détenir les pouvoirs d’un pays, je ne peux oublier les mots de Jacques Hébert : « des petits notaires, des petits avocats  » quand il nous voyait nous empêtrer dans nos institutions.

Mon ami Georges Lapassade appelait ce genre d’incident (la saisie du film) un révélateur… comme en photographie. Cet instantané de la sécurité du Port de Montréal, confirme d’autres révélations, d’autres images : le verglas, les inondations, ou la nuit de la tempête sur l’autoroute 13, nos gouvernants, nos fraudeurs, nos convictions étiques enfin.

Révélateur de ce que nous sommes, de la manière dont nous envisageons et pratiquons la vie quotidienne, en l’occurrence « by the books », sans réfléchir, sans intelligence (dans tous les sens du terme), en nous moquant des conséquences et en faisant fi du travail à accomplir. L’absence de discernement, cette faculté inconnue en Amérique du Nord, est le plus sûr moyen de parvenir au ridicule et à l’inefficacité.

Au milieu de ce 375è anniversaire-rodéo de Montréal, de la volonté médiatisée de « redonner le fleuve aux citoyens », il est toujours contraire à la sécurité du Port (et du Canada probablement) de se balader en vélo le long du Saint-Laurent et de vivre en liberté.

[1] http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/497114/la-surveillance-des-conteneurs-est-defaillante-au-port-de-montreal

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Un commentaire pour Péril en la demeure

  1. Christiane Cadieux dit :

    Bonjour Alain

    Toujours aussi pertinent, tes écrits…

    Je viens de déménager, je suis rendue à Chambly.

    On s’appelle?

    Envoyé de mon iPhone

    >

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