Malades de la peste.

Les procès et les enquêtes sur les innombrables cas de viols de femmes, les étudiantes de l’Université Laval et les femmes autochtones en particulier, mettent en lumière l’incapacité de l’institution judiciaire, en fait de notre société, de traiter d’un fléau qui touche au quotidien la moitié de la population.

Il n’existe, en apparence, aucun autre moyen que de mettre face à face un accusé et sa victime puis de choisir lequel des deux dit vrai. Dans l’affaire de l’université Laval, la Couronne n’a pu que « rebaptiser » l’offense en y collant une accusation d’effraction qui remplace, en quelque sorte, celle que l’on suppose difficile à prouver d’agression sexuelle. Dans le cas des femmes autochtones, c’est encore pire puisque l’enquête même n’aboutira pas et qu’aucune accusation ne sera portée malgré une évidence à pleurer. Pourtant, dans la plupart des cas, après les premières plaintes, il y avait tout le temps voulu pour que les enquêteurs accumulent de la preuve.

Il y a deux aspects à cette horreur démocratique. Tout d’abord, l’aspect proprement juridique : pour établir une preuve hors de tout doute « raisonnable » il faut au moins une preuve « directe », des traces ou un témoignage et un ensemble de circonstances corroborant ce témoignage, mais cela n’arrive jamais pour les femmes, d’autant plus que les juges ont plus de mal à croire une femme victime de viol, qu’un témoin qui aurait « vu » un vol par exemple et identifié un accusé. C’est en tout cas ce que l’on ressent à l’issue de plusieurs procès. Le système judiciaire ne comprend pas les victimes de viols. La Justice exige des victimes qu’elles soient cohérentes, qu’elles oublient leur douleur et les séquelles de l’agression. À ce sujet, il existe pourtant bien des moyens d’aider les victimes à témoigner, de les assister pour parvenir à un procès équitable et juste.

Le deuxième aspect, c’est l’absence de prise en charge globale de ce problème de société. Confrontée à la difficulté de condamner le crime le plus fréquent, la société doit réagir. Elle le fait pour certains crimes, mais pas pour le viol. Les scènes de crimes qui laissent l’identité des criminels en relief sont rares. La question n’est pas de savoir si le jour du procès la couronne a des preuves ou n’en a pas, mais bien que le système de justice mette en œuvre les moyens nécessaires pour éradiquer les agressions contre les femmes, des moyens à la mesure de ceux qui sont utilisés dans les autres domaines du crime.

Dans l’affaire qui oppose un député québécois et un bon nombre de victimes, malgré la petite note d’ignorance jouée par les ministres, on soupçonne plutôt que tout le monde connaissait les faits qui semblent s’être répétés tout au long de la carrière du député. Que l’on interroge les députés femmes de l’Assemblée nationale de France, d’Angleterre ou du Québec, celles du FMI, de Radio-Canada, de la BBC, la réponse est la même : les hommes harcèlent les femmes, employées ou députés sur une base permanente. Du sifflement « admiratif » à la claque sur les fesses, l’humiliation fait partie du « jeu » institutionnel et tout ce monde pourrait produire en cour un témoignage irréfutable. Mais on ne le fait pas pour maintenir les illusions ou les cotes d’écoute.

Les enquêtes ne se passent pas toujours d’une manière manichéenne et il existe toujours une certaine preuve que la justice a le devoir de trouver. Le problème n’est évidemment pas un simple problème de preuve, mais l’expression d’une volonté de ne pas corriger le système judiciaire pour parvenir à punir les nombreux coupables.

Comme dans le cas du procès de Jacques Corriveau (commandites), on semble s’être contenté d’une preuve moins élaborée que celle qui aurait pu être produite dans l’affaire Gomeshi. C’est encore plus flagrant dans l’affaire de Val-d’Or : il est invraisemblable qu’il n’existe pas de traces des 38 cas d’agressions dénoncés. Comme dans les cas du député, de l’UQAM ou de Gomeshi, la multitude des offenses, voire une réelle connaissance des faits par l’entourage de l’accusé constituent une preuve. Comme cela a pu être aussi le cas au FMI, à l’Assemblée nationale du Québec, à Radio-Canada, à Val-d’Or et un peu partout l’opacité et le silence constituent une forme de complicité qui contrebalance lourdement la notion de présomption d’innocence.

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Cette inertie de la Justice envers le viol ne tient pas debout dans nos sociétés. Il faut faire une différence entre un cas dans lequel la virginité de la preuve interdit tout procès et ce banditisme généralisé qui cause à la société des dommages énormes. Les moyens pris pour résoudre le problème doivent être différents, tant en ce qui a trait à la prévention qu’à une judiciarisation efficace. C’est ce qui se passe en matière de terrorisme où des moyens immenses sont mis en œuvre, souvent avec des techniques policières très élaborées, tant dans la prévention (fouilles dans les aéroport, renseignement, écoute, interception de courriel, surveillance des réseaux sociaux, filature) que durant les évènements ou très rapidement après (identification et arrestations).

Dans les cas de drogue, la police a déjà piégé des politiques en exercice. C’est aussi le cas du trafic de drogue, du blanchiment d’argent, des autres voies de fait. La GRC a même fait sauter des granges pour piéger le FLQ dans les années 70 !

Comme pour toute criminalité, la prévention joue un rôle important. Les crimes envers les femmes touchent l’ensemble des classes sociales et sont une véritable corruption de notre nature animale. Tous les hommes, s’ils ne sont pas éduqués, sont des prédateurs sexuels potentiels. Si la violence tend à diminuer au sein des sociétés occidentales (meurtres par exemple), ce n’est pas le cas des violences envers les femmes. Les pays scandinaves se penchent sur ce problème depuis des décennies. Toutes les attitudes des adultes, parents et éducateurs y sont examinées pour déceler tout ce qui peut nuire au concept d’égalité et de respect entre les femmes et les hommes. L’éducation, c’est la solution à long terme. Et comme pour tout progrès social, il faut que le droit suive la réalité comme disent les juristes. Actuellement, ici et dans la plupart des pays, on ne fait ni l’un ni l’autre.

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15 Dollars minimum ?

Salaire minimum, hausses de salaires ? Walmart a commencé le bal en augmentant ses employés, malgré les avis d’économistes. Même Warren Buffet n’est pas favorable à une grande hausse du salaire minimum. Pourtant, le revenu réel des travailleurs a baissé dans plusieurs pays au cours des dernières décennies.

Difficile à mesurer parce que certains biens sont aujourd’hui accessibles à des prix ridiculement bas (un Mac des années 80 se vendait 3500 dollars), il reste que les biens de base sont chers, d’autant plus que ces besoins de base des citoyens, tels que définis par le marché et ses statisticiens, sont difficilement compressibles, même si certains paraissent inutiles ou futiles : c’est l’essence même du capitalisme.

Une autre réalité refait surface : celle que M.Ford avait inventée. Quand on lui demandait à qui il vendrait ses autos fabriquées en grandes quantités à la chaîne, il répondait « à mes ouvriers ». Nous y sommes revenus. D’autres entreprises américaines annoncent des hausses des salaires pour conserver une main d’œuvre très mobile et se positionner comme pionnières dans ce mouvement de rattrapage qui est dans l’air du temps. Savoir si le salaire minimum doit être de 10,31 $ de l’heure ou de 11,23 $ nous apparaît un exercice économique futile. L’économie « remonte » et il va bien falloir fourguer les milliards de tonnes de « marchandises » qui sillonnent les océans et surtout ne pas laisser les concurrents les fabriquer à notre place.

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1% d’innocents.

Il n’y a pas que la politique qui est déconnectée de la réalité quotidienne des citoyens (et des citoyennes). La justice aussi est déconnectée du peuple et des règles qu’il a fixées par l’intermédiaire de ses « représentants ». On dit que le droit doit suivre l’évolution sociale. Nous en sommes très loin.

Deux jugements récents bafouent littéralement le droit. Le premier est celui qui a été prononcé dans l’affaire Ghomeshi. Dans cette affaire, des femmes ont accusé l’animateur de CBC d’agressions sexuelles. Le juge a cru bon de prendre en considération des correspondances et des attitudes des plaignantes qui auraient « justifié » une certaine forme de consentement. Or, peu de temps avant ce procès, la Cour Suprême a confirmé que le consentement en matière sexuelle devait être donné au moment des relations et en tout temps durant celles-ci. On comprend évidemment que lorsqu’une personne dit non, toute relation doit alors cesser. Nous ne sommes pas ici dans un contrat de cuissage, mais dans une relation intime entre des personnes. Nul ne saura jamais quelle aurait été l’issue de ce procès sans ce patinage sur le consentement, mais en elle-même cette analyse du juge constitue un grand pas en arrière pour la justice et pour les droits des femmes et des victimes de harcèlement. Nous ne disons pas que Ghomeshi aurait été condamné sans cela, mais que l’analyse du juge reproduit des conceptions antiques, voire un aveuglement machiste. En France, dans l’affaire DSK, par exemple, la « petite vertu » de l’accusé aurait dû miner sa crédibilité au moins autant que celle des autres…, mais la défense de l’ancien ministre a prévalu. Pour un journaliste, l’affaire de New York constituait un « troussage de domestique ». Pour l’Affaire du Carlton, on a évoqué la puissance de la Franc-Maçonnerie[i]. Nous ne sommes pas dans le passé, le 21ème siècle a déjà 16 ans ! Les cas ne sont pas rares, un ministre français en exercice a été mentionné dans un livre récent.[ii]

Finalement, lors d’une autre affaire Ghomeshi, la couronne a négocié, craignant probablement un nouvel échec juridique : il n’y aura pas de dossier criminel, mais des excuses, doux purgatoire, un « 810 » dans le jargon, sorte de « claque sur les fesses » des plaignantes. Cela ne constitue pas une avancée pour les femmes ni pour la justice. Cul-de-sac. Il aurait fallu écouter les plaignantes et comprendre la logique du harcèlement et de la violence contre les femmes, mais cela n’existe pas encore dans le système judiciaire.

À cet égard, il faut encore se poser la question de la liberté du juge, de la manière de penser, de juger. En matière de délinquance sexuelle, les juges sont plutôt portés à recréer les poncifs. Il était facile de détecter dans cette affaire des relations malsaines. Les lettres, les démentis, les peurs des plaignantes (comme dans le cas de l’UQÀM) démontraient au moins que le consentement des femmes était marqué par ce que l’on appelle justement en droit civil des vices du consentement. La justice et ses institutions ne sont pas prêtes à un tel exercice , la présomption d’innocence devenant le roi absolu et appliquée selon les règles dictées par la testostérone et la stupidité.

Le deuxième jugement est celui qui a absout le sénateur Duffy. Si l’on peut asséner à un simple citoyen que « nul ne peut ignorer la loi », comment ne pas demander le même respect à un sénateur qui conçoit les lois et leur donne un sens ?

Il n’était pas reproché au sénateur de traiter des affaires personnelles pendant qu’il était grassement rémunéré par les impôts des citoyens, mais bien d’avoir sciemment utilisé des fonds publics pour payer ses affaires personnelles. Comme si un employé utilisait l’automobile de son patron pour faire du taxi.

La justice est aussi déconnectée du travail des officiers de l’État qui en garantissent l’application. Des policiers, dans ces deux affaires, mais aussi dans plusieurs autres (les commandites, les scandales québécois), ont mené des enquêtes sérieuses et complètes. Ils ont dépensé des sommes considérables pour les mener à terme. Pourtant, chaque fois, leur travail est remis en cause. Eux-mêmes n’appliquent toujours pas les techniques d’interrogatoire propres à éclairer leurs enquêtes. Aux États-Unis où les droits de la personne sont remis en cause avec une nouvelle vigueur, un juge a statué qu’une personne (en général une femme) qui a trop bu consent par le fait même aux pires sévices. C’est l’opposé même de la notion de droit !

[i] Stéphane Durand-Souffland, « Les têtes d’affiche de l’affaire du Carlton », Le Figaro,‎ 2 décembre 2015

[ii] http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20160422.OBS9072/michel-sapin-accuse-d-avoir-claque-l-elastique-de-la-culotte-d-une-journaliste.html

Voir aussi le reportage de RDI : Documentaires de Radio-Canada.

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Un peu léger, le train de la Caisse

Nous faisons tout à l’envers disait Jacques Parizeau. Dans son projet de train léger, la Caisse de dépôt cherche d’abord la rentabilité. Or ce n’est pas à elle de fixer la rentabilité d’un tel projet social (parce que c’est un projet social), mais bien à la population, plus ou moins bien représentée par le gouvernement. Ce sont en effet les gouvernants qui doivent définir un cahier des charges qui fixe, entre autres, le prix du transport du centre-ville vers l’aéroport, une décision politique qui aura des conséquences économiques. C’est au gouvernement de viser un prix, de savoir pourquoi il veut une navette vers l’aéroport, pourquoi il veut un train vers telle ou telle destination. S’il ne le sait pas, les problèmes ne vont pas tarder à se manifester : échec comme à Toronto, étalement urbain indésirable, parmi d’autres. Il y a pire, dans ce cahier des charges : aucune interconnection avec le métro ne semble avoir été prévue. Il sera plus facile à un citoyen de l’Ile des Sœurs de se rendre à Trudeau qu’à un Montréalais du centre-ville…ou de Montréal-Nord.

Le choix du trajet est important et là non plus, ce ne devrait pas être une décision de la Caisse. On se rappelle des critiques, en particulier celle des étudiants, lors de la construction du métro de Montréal : le métro amenait les consommateurs aux magasins du centre-ville et favoriserait à long terme la paupérisation des quartiers délaissés. Montréal-Nord en est le triste exemple.

Comme le souligne Luc Ferrandez, les terrains qui seront mis en valeur sont de bons terrains, des terres agricoles sacrifiées pour l’étalement urbain alors que la métropole commence à se fabriquer des « quartiers » à la française. Pour son président, la Caisse est une simple entreprise commerciale. Il semble oublier qu’elle gère le fonds de retraite de tous les Québécois et qu’elle est une construction de l’État. Si elle avait vraiment été une entreprise commerciale, nous lui aurions retiré la gestion du RRQ après son annonce de plusieurs milliards de perte il y a quelques années.

Dans la même ordre d’idée, il faudrait tout de suite scruter la dynamique du financement du train léger. Ce financement se fera par la captation de l’augmentation de la valeur foncière des terrains desservis. En d’autres termes, on dit, sans le crier sur les toits, que l’on va installer des stations de train léger ici et là, et l’on aurait acheté les terrains auparavant pour empocher la plus-value sur ces terrains. En Norvège, cela se ferait probablement d’une manière transparente… Au Québec, il ne semble pas que la magouille soit totalement arrêtée, nous en avons des exemples pratiquement chaque jour. Il n’est donc pas si sûr que la Caisse puisse récupérer la totalité de la plus-value dans les villes où le train va passer…Pour plusieurs, le train a déjà sifflé plusieurs fois et ce sont donc les contribuables qui vont financer les profits de ceux qui auront achetés les déserts que la Caisse aura desservi avec son petit train.

 

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Panama, les p’tit papiers

Les révélations des Panama papers, comme tout ce qui a trait à la justice moderne en général, n’aura pas beaucoup d’effets sur la corruption ni sur la politique mondiale. C’est que, à l’image de la lumière d’une étoile lointaine, quand on voit la finance, c’est qu’elle est déjà ailleurs.

Les révélations ne concernent évidemment que l’évasion fiscale, ce sont des listes de noms qui n’apportent aucune preuve de l’usage des fonds cachés, le but ultime de la fraude. Tout au plus y reconnaîtrons-nous des noms familiers qui avaient de bonnes raisons de planquer certains fonds. Mais qu’est-ce que l’évasion fiscale, pourquoi existe-t-elle, quelles sont ses fins ?

Lorsqu’il s’agit des plus petits, un Premier ministre d’Islande ou du Royaume-Uni, un ministre du gouvernement socialiste, un chirurgien esthétique, la fraude n’est qu’une fraude, un moyen de ne pas payer d’impôts en cachant des revenus. Même si ces pratiques sont révoltantes, surtout quand non seulement l’impôt est évité, mais qu’en plus cet argent provient de fonds publics, elles ne constituent que la petite pointe de l’iceberg. Tout au plus témoignent-elles de liens entre le politique et la grande corruption. Ils fréquentent les mêmes lieux et jouissent des mêmes avantages : un club.

Dans le domaine de la haute finance, les fins sont loin de se réduire à une réduction d’impôts. Payer moins d’impôts, cela se fait maintenant en plein jour par d’immenses sociétés (dont les GAFA : Google, Amazon, Facebook, Apple…) et avec l’assentiment, parfois le soutien des gouvernants. Pourquoi en effet taxer sa grande société nationale quand un concurrent situé dans un autre pays peut bénéficier de taux d’impôt inférieurs. Autant permettre aux entreprises qui constituent la richesse de son pays de déclarer ses revenus légalement dans un pays « ami », l’Irlande ou le Luxembourg, et ainsi concurrencer à armes égales des entreprises chinoises ou coréennes…Une nouvelle théorie, arrivée à point, nous dit que les entreprises ne devraient pas payer d’impôt puisqu’elles assurent la richesse et l’emploi. L’impôt ne ferait que les « affaiblir ».

Les paradis fiscaux, au 21è siècle, masquent une réalité encore bien plus catastrophique. Il s’agit d’asseoir des pouvoirs, d’avoir la capacité d’intervenir partout dans le monde pour faire disparaître ce qui pourrait empêcher ces pouvoirs de se maintenir. C’est modeler la planète, la politique, l’économie pour que les puissances qui existent perdurent, sans égard à une quelconque éthique. There is no such thing as society : la société n’existe pas. L’éthique non plus.

Les mafias peuvent acquérir des entreprises, des terres,des industries sans qu’il soit possible de les arrêter. Des États, des entreprises elles-mêmes peuvent utiliser impunément des fonds cachés pour transformer l’économie ou l’agriculture d’autres pays. Elles peuvent armer des rébellions, installer un réseau d’entreprises dont le comportement leur sera dicté. En Italie, un réseau d’une centaine de sociétés de pêche au thon rouge, une espèce en voie de disparition, a été mis au jour. Les mêmes revendaient par leur réseau du faux thon rouge, le vrai étant exporté en Asie. On connaît l’histoire du bâtiment et du ciment au Québec et sur la côte est américaine. Des immeubles s’effondrent parce que le béton de la mafia est fragilisé par l’addition de déchets…une industrie également détenue par des mafias.

On peut évaluer les chiffres, mais pas ce qu’ils font. Ces mêmes entreprises ou de « simples » citoyens qui auront amassé des fortunes au cours de mandats politiques pourront aussi financer des campagnes électorales, soit avec leurs fonds propres cachés dans des paradis fiscaux, soit en servant d’intermédiaires pour mettre en place et défaire des gouvernements.

Les montants impliqués sont gigantesques. Panama n’est qu’un paradis fiscal parmi d’autres. Les spécialistes évaluaient en 2011 les sommes impliquées dans les seuls paris sportifs européens à 500 milliards d’euros. Les profits (pas les dépôts, seulement les profits) : à 350 milliards par année. L’argent blanchi ? 1600 milliards par année, l’équivalent du coût de deux crises bancaires américaines de 2008 chaque année. Une précision : on comprend que dans ce système, il faut tout cacher : les dépenses comme les recettes. Sans cela il serait trop facile de prouver l’illégalité des activités. Il s’agit donc bien d’une économie mondiale parallèle dont la puissance est colossale parce qu’elle n’est pas surveillée. Les paradis fiscaux ne sont pas un épiphénomène, ils sont une partie importante du système économique mondial. C’est d’ailleurs ce que les banques nous disent, arguant que les sociétés qu’elles détiennent off-shore ne sont pas toutes pourries.

Ces chiffres proviennent d’estimation datant de 2011. Sachant que ces sommes « travaillent », qu’elles produisent des intérêts, des rendements, on peut affirmer qu’il faut, après 6 ans, doubler au minimum ces montants. L’argent caché, comme l’argent sale rapporte évidemment plus que l’argent des simples contribuables.

Quand un paradis fiscal est découvert, que l’un d’eux signe une convention d’échange de données, il est déjà trop tard, les fonds ont bougé ! Un Premier ministre qui avait déposé son salaire acquis au Moyen-Orient a naïvement déclaré que « tout le monde quittait la Suisse pour aller à Singapour », ce qui l’aurait conduit à suivre le mouvement…Mais pourquoi aller à Singapour si ce n’était pour continuer de cacher ce qui ne l’était plus en Suisse ? C’était, à son époque, parce que les banques suisses venaient de signer des conventions.

Il y a de petites phrases révélatrices dans le discours des « impliqués ». Comme l’a remarqué celle qui a fait sortir le scandale UBS, un assistant de la présidente du groupe Rotschild lui a dit « ne vous inquiétez pas, vous êtes intouchable ». Pourtant sa banque a bien accepté un demi-milliard d’un déposant (Al Qatari)sans poser une seule question alors qu’une conversation téléphonique entre un représentant de sa banque et une autre personne montrait que ledit déposant n’aurait jamais pu faire ce dépôt dans une autre banque (elles auraient refusé…la limite pour déclarer la provenance des fonds est de 10000 $ !). Quel est donc le sens d’intouchable ? Que les transactions sont protégées par un État, par une puissance d’argent, ou une puissance politique ? Interviewé, le ministre concerné n’a pas semblé ébranlé par les preuves qui lui ont été remises.

Il se pourrait bien, en effet, que ce que l’on appelle les paradis fiscaux disparaisse. Après tout il existe bien des moyens de faire voyager l’argent. Ce qui les remplacera pourrait fort bien être devenir un enfer pour la démocratie et l’état du monde. Imaginons que des gouvernements et des entreprises s’entendent pour « gérer » la planète à leur manière, assis autour d’une table, d’une manière plus secrète. Il ne sera alors plus possible de même connaître leurs décisions avant qu’elles soient exécutées. L’épisode des armes de destruction massive était peut-être le premier de cette nouvelle ère et il n’y aura pas toujours un Obama à la Maison Blanche pour financer les enquêtes et des journaux libres pour les faire.

http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/cash-investigation/

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Istanbul et les chats

Il y a sûrement autant de désarroi dans les pays nantis que parmi les réfugiés. L’Europe vient de négocier avec la Turquie une entente diabolique selon laquelle pour un réfugié retourné, elle en accepterait un. De la pub d’épicerie, « achetez-en un, le deuxième est gratuit ». Cela sent vraiment mauvais.

La Turquie recevra 6 milliards d’euros pour mettre en œuvre cette atrocité que les États européens ont inventée et elle réclame en plus pour ses citoyens la libre circulation, comme pour mettre le pied dans la porte de l’Europe sans en faire partie et sans en assumer les coûts.

On se demande comment des représentants du peuple, les nôtres, ont pu penser à un tel projet, genre de Traité de Versailles pour les pauvres. On sait que l’Allemagne accueille quelques centaines de milliers de migrants alors que les Français n’en reçoivent que quelques centaines par mois. L’Allemagne veut se retirer d’un guet-apens dans lequel l’Italie et la Grèce sont tombés, les autres États fermant leurs frontières et leur solidarité. Le chef du Royaume-Uni, James Cameron, commandant d’un parti qui ressemble au Titanic, va prier à Bruxelles pour obtenir quelques grâces supplémentaires auprès de l’Europe, par exemple, pour ne pas recevoir de réfugiés. C’est un virus, sorte de victoire de l’extrême-droite qui tétanise les partis traditionnels au point où ces derniers croient conserver leurs électeurs en renonçant ainsi à tous les progrès des deux derniers siècles.

Ce n’est pas une solution. Alors même que l’accord avec la Turquie n’est pas finalisé, les migrants se dirigent vers la Grèce. Ainsi que le soulignent des journalistes du Guardian, ce n’est pas un mur qui arrêtera les flots humains.

Ce qui est tout aussi tragique, c’est que la Turquie alimente sur son propre territoire une guerre contre les Kurdes, par ailleurs alliés des Occidentaux dans leur lutte contre Daesh et d’autres factions diverses. Elle est elle-même une fabrique de révoltés, encore que ces derniers ne la quittent pas encore par centaines de milliers comme les Lybiens et les Syriens le font. Si la Turquie nous achète des armes avec l’argent que nous lui donnons, cela ne tardera pas…

Le vieil adage « si vous ne faites pas partie du problème, vous faites partie de la solution » est caduc puisque désormais tous les participants à la grande tuerie du Moyen-Orient sont à la fois problème et solution, bien que pour cette dernière, personne ne semble empressé d’agir.

Chaque pays croit pouvoir bénéficier de leurs interventions absurdes dans des pays déjà ravagés, mais la réalité, depuis bien longtemps, est à l’opposé. C’est redonner à l’expression « tirer les marrons du feu » le sens que La Fontaine lui avait donné : le chat risquait de se brûler en retirant de la fournaise les marrons… « Pour le profit de quelque roi… »

« Le chat n’était pas content, ce dit-on.

Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes

Qui, flattés d’un pareil emploi,

Vont s’échauder en des provinces »

La question : à qui profitent les guerres qui enflamment la planète ? Probablement pas à l’humanité, certainement à personne, même pas au singe du fabuliste.

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Quand la politique perd conscience

Christiane Taubira, ex-ministre de la Justice de France, vient de démissionner. Le parcours de madame Taubira est admirable et inspirant. Elle n’a jamais été fidèle – enchaînée- à un dogme, à un parti, parfois avec une certaine douleur ; elle est restée fidèle à l’intelligence et pas seulement à la sienne. Elle a en effet souvent établi ses politiques grâce à des conférences de consensus, une brique de la construction d’une véritable (et future) démocratie et à une compréhension de la nécessité et de l’éthique collectives.

Christiane Taubira est une militante. Son nom est rattaché à la mouvance indépendantiste de la Guyane, à la reconnaissance de la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, au mariage pour tous, à un projet de révision profonde du système pénal et carcéral, en particulier pour les jeunes contrevenants en passant par la mise en place des moyens nécessaires.

Elle a été sollicitée et chargée de mission par différents partis, même pour Nicolas Sarkozy à qui elle présentera un rapport critique plutôt mal reçu. Ses positions ont toujours dépassé la politique ordinaire en se référant à une recherche philosophique et humaniste qui a été le moteur de son action politique. Sociologue, économiste, ethnologue, diplômée en agroalimentaire mais aussi poétesse, elle a l’extraordinaire capacité d’asseoir son discours politique sur l’art et la littérature autant que sur des bases académiques et scientifiques solides et souvent sur l’humour. Elle n’était – elle n’est – pas seulement la conscience du parti socialiste, elle est, en ces temps de remise en question de la base de la démocratie et de la place des citoyens dans leur société, la conscience de son pays.

Madame Taubira n’a pas démissionné sur un petit désaccord, mais sur un point d’éthique essentiel pour l’avenir de l’esprit de la République. Le Premier ministre, celui qui a sans doute présidé à son départ, a cru bon de dire que les limites de la loi sur la déchéance de la nationalité qu’il va lui-même présenter sont celles des conventions internationales, un bien petit dénominateur commun. Ainsi, de phare que la France a souvent été en matière de droits humains, elle risque de devenir lanterne, tant ses gouvernants, ses politiques, ses lois fuient ce qui autrefois les inspirait

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